Bass

Au pays des richesses, le travail est une denrée rare

Et voilà ! Encore une journée de beuverie au nom d’un jour férié qui ne prend son importance que dans les dérapages qui en sont issus. Au lendemain de la 127 édition de la fête du travail, rien n’a changé pour les travailleurs que je connais. Ils occupent toujours les mêmes postes, avec les mêmes galères. Est-ce que tout devait même changer du jour au lendemain?

Et comme toujours après une telle journée, je me pose la même question : A quoi servent les journées internationales au Cameroun ? Qu’en fait-on ? Quelles en sont les retombées ?

A la première question, je dirai qu’elles donnent le prétexte aux réjouissances inutiles. Hier, alors que j’avais VOLONTAIREMENT décidé de ne me joindre à aucune réjouissance, j’entre dans le seul snack de mon quartier que j’espérais vide. Pour prendre une petite Guinness. Pas de bol. Une entreprise a envahi les lieux. Elle s’appelle Agrochem. Je n’ai pas demandé sa spécialité. Je n’étais pas intéressée.

Un buffet est dressé. Les employés sont affalés sur les sofas autour du buffet. Devant eux, des bouteilles de Black, de Red, de Coca, de Cola, de J&B, de Castel… des bouteilles! Ils discutent, sourient, échangent. Sur les dernières news, mettent au point des stratégies pour se rapprocher du/de la collègue qu’on a toujours désiré avoir. Bref, rien à voir avec l’objet du férié chômé de surcroît payé.

Le discours d’ouverture de l’organisateur de la soirée dénote l’ambiance dans laquelle nous travaillons au Cameroun. La crainte et la reconnaissance éternelle. Même si l’on n’a généralement aucune raison. « Si on travaille aujourd’hui, on n’a pas fourni d’efforts spéciaux. C’est le Seigneur qui a donné », dit-il. Donc si on te demande de vendre les journaux à la criée dans des bleds pourris alors que tu as été recruté  pour poser ta voix à la radio, fais seulement parce que c’est le Seigneur qui t’a donné ? Même si l’incompétent cousin très lointain de ton boss devient ton supérieur au nom de leur village, remercie seulement le Seigneur ? Faut arrêter ça. On occupe un poste parce qu’on a les compétences et les prédispositions pour cela. Il ne doit en aucun cas faire l’objet d’un chantage.

La prière d’ouverture qui suit remercie le Seigneur de les avoir réunis en ce jour du 1er Mai. Le reste des jours que font-ils ? Ils se suivent ou s’épient ? D’ailleurs, combien d’entreprises tiennent ne serait-ce que, de manière régulière, des journées para professionnelles pour leurs employés en dehors des inévitables réunions mensuelles ou hebdomadaires ?

Durant la même prière, la prédicatrice revient sur les temps forts de la journée. Apparemment, la leur a consisté en la visite aux orphelins, la participation au défilé et enfin aux réjouissances. Aucune discussion/débat/table ronde sur le thème « Travail décent et lutte contre la corruption » retenu cette année. Donc forcément, aucune amélioration du traitement en vue.

On se plaint aujourd’hui et le lendemain, on se complaît dans ces éternelles plaintes. Je vous l’ai dit, le Seigneur t’a donné le peu la. Ne regarde pas loin. D’ailleurs, comment offrir ce qu’on n’a pas ? Le gars qui organise n’est qu’un pion dans l’échiquier. Il ne saurait promettre au nom du patron. Jamais présent lors de ces réjouissances.

Leur absence m’a d’ailleurs toujours intriguée. A vous, je pose donc la question : à combien de réjouissances / recueillement du personnel avez-vous assisté en compagnie de votre patron ? Comptez sincèrement. Presqu’aucune. A défaut, aussitôt venu, aussitôt parti. D’ailleurs, n’a-ton pas dit fête du travail et par conséquent fête du travailleur ? Eux ils sont patrons. Le jour ou sera crée leur journée, peut-être les verra-ton.

On parle de travail décent. Lequel ? Celui pour lequel le job description présent sur ton contrat est à l’opposé de tes missions effectives ? Celui où le SMIC s’élève à 28 585 francs cfa dans un pays riche en matières premières curieusement absentes du panier de la ménagère ? Celui ou la 82.5% du personnel des entreprises privées, seul secteur offrant de l’emploi en ce moment n’est pas affilié à la CNPS ? Celui où les femmes sont réduites à des taches secondaires malgré leur diplômes? Ou encore, celui ou le secteur informel est celui offrant le plus d’opportunités malgré les risques qu’on lui connait?

L’autre aspect du thème parle de lutte contre la corruption. A-t-elle jamais été visible ? Sa toile de fond n’a d’ailleurs jamais été aussi bien construite ; Il suffit de voir la vitesse à laquelle, la lenteur avec laquelle on vous sert, se transforme en agilité lorsque vous prononcez les mots « je vous serais éternellement reconnaissante ».

Un camerounais n’a pas besoin de férié pour avaler une Guinness ou manger du poulet. C’est son quotidien. C’est ancré dans ses mœurs et dans sa culture. Donnez-nous du travail ou facilitez-nous les conditions pour la création d’entreprises. Ailleurs, la fête du travail a un sens. Ici, elle est purement inutile.

Peace !


Au pays du m’as-tu vu, le deuil n’est pas en reste

En ce moment, c’est pire qu’une épidémie. Selon les sabitou* ce serait la période des hommes. Pas leur période féconde (je vous vois d’ici), juste leur moment de partir (à croire qu’il y en a pour chaque genre), bref ! Donc de tous les côtés, c’est décès. Le père ici, le frère là-bas, (condoléances mes amies), le tonton, même le grand-père de 150ans (bon j’avoue j’extrapole sur l’âge) décèdent.

Ce climat m’a amené à m’interroger sur le sens véritable des obsèques aujourd’hui. Car à moins d’une mauvaise analyse, les deuils sont en passe d’être le siège par excellence du m’as-tu vu africain. Petite vue panoramique des us et coutumes ayant cours à Douala dès l’annonce du décès.

Les pleurs 

Les pleurs, c’est le nec-plus ultra du deuil. Si tu ne pleures pas, tu dois avoir un truc à te reprocher dans le décès du défunt. Donc souvent, d’aucuns n’hésitent pas à faire appel à l’aide extérieure (oignons ou small-no-be-sick*) pour faire couler ce liquide si distinctif de la douleur. Lorsqu’aucune des recettes miracles ne marche, on sifflote en agitant son index de gauche à droite. Y a quoi ? Tant qu’à pleurer, soyons créatifs.

Les réunions de famille.

Ils permettent de définir les tâches, d’attribuer les rôles. A quelles obsèques on aimerait que les nôtres ressemblent. Ou sera communiqué le programme, comment seront repartis les biens du défunt? Comment seront livre d’or et programme des obsèques? … Tant que ce conseil de guerre n’a pas siégé, aucune levée, aucun programme. Pour cela, il faut que le petit frère du grand-père du papa de la concession voisine au village  (la famille africaine est très élargie) soit là. S’il manque le train ou se perd à Douala (faut comprendre, on n’est plus au temps des anciens combattants) aucune réunion. N’en déplaise au cadavre hein ! Y en a  qui font carrément 2 ou 3 mois dans la glace.

Le recueillement

Cà, entre nous, c’est un truc que je n’ai pas encore compris (je ne suis pas prête) bien que ce soit mon préféré. Une espèce de centrale de ragots et de médisance masquée sous une empathie hypocrite ou l’on épie les faits et gestes de tous et de chacun : « Tu as vu Tjatbass? Parait qu’elle travaille maintenant à RFI ». « Elle ne pouvait pas annoncer le décès là-bas ? Elle nous sert même à quoi ? ». Ou chacun se vante de l’étroitesse de ses liens avec le défunt. Ou tout le monde sort de l’amnésie et se rappelle des faits récents avec le défunt qui n’existent que dans son esprit vaniteux. Si personne n’était à côté de lui au moment du décès, mieux vaut se concentrer sur le fait (le décès). Parce que circonstances là, c’est souvent « pire que scénario épisode de Jack Bauer deh » ! Si le défunt n’avait pas de maison ou si les obsèques auront lieu ailleurs qu’à son lieu de résidence, on lui improvise un domicile ponctuel. Propre ou sale, huppé ou pauvre, on s’en fout. Il faut se recueillir. Si tu ne viens pas, tu n’aimais pas le défunt. Et lorsqu’une connaissance, après l’inévitable GoldHarp du soir retrouve un peu de lucidité, c’est parti pour un concert de cris et de roulades.

Le pagne, le foulard, … les gadgets !

C’est la dette du moment. Envers qui ? Ha ! Moi je ne sais pas hein. Beaux, laids (Dieu seul sait qu’il y en a), légers, lourds, blancs (ou jaune), deux kolo*, 5kolo, 10kolo… You go pay. « Si tu ne portes pas, paies pour tes sœurs qui ne travaillent pas encore comme toi ». Pas moyen d’y échapper.  Y en a qui en ont fait une spécialité. A peine le mot décès prononcé, il a déjà sorti tous les gadgets qui vont avec. Tu ne les porte pas à une étape du deuil, tu renies ta famille, tu rejettes le défunt. C’est ce qui te démarque des « autres », les simples amis (ou pas). Les éternels je m’invite en ont au moins 10. Des fois pour des obsèques qui ne les concernait en rien. On va faire comment ? La vie est dure, on se cherche…suivez mon regard.

Les interminables veillées

Sans corps, avec corps, veillée du quartier, veillée de la belle famille, veillée du village, des amis du 2.o, des bars du quartier, de la diaspora. Tu t’amuses, c’est obsèques nationales ou du moins régionales. Bon départementales ! Y a quoi ? Faut veiller. Du moins, il faut fournir le prétexte à sa voisine célibataire de porter le dernier modèle de Niki Minaj spécialement conçu pour ces obsèques et se rapprocher enfin du cousin mbenguétaire* du défunt qu’elle avait en ligne de mire depuis. Si tu ne fais pas, tu renies l’entité concernée. Et ce n’est pas gratuit s’il-vous plait. Avant c’était pain (en s’en fichait de la provenance du moment qu’il y en avait)-beurre plus café chaud dans gobelet en plastique. Aujourd’hui c’est pain chaud (de boulangerie s’il-vous plait), saucisson (hallal ou nature tu as ça chez toi ?), boulettes, œufs, Guinness, cannettes,  café,… Tout même si tu veux. Tu n’offres pas, au deuil d’autrui on te rend la pareille.

La procession funèbre

Si les corbillards et la qualité/contenu (voitures de marque ou piétons, chaînes de télévision ou photographe du quartier) du cortège établissent nettement la différence, l’objectif est le même : la marche. Domicile proche de la morgue, on marche. Eloigné de morgue, on définit un point de ralliement et… on marche. Même si la maison se trouve au détour d’un « élobi*», on  marche seulement. On doit savoir qu’on est dans la peine.

La messe

A la levée, aux veillées, à l’enterrement. Des fois, le prêtre (ou pasteur selon l’obédience de la famille) confond les gombos défunts ou écorche leurs noms. Ça fait quoi ?  Acquiesce seulement. C’est pour le pardon et la paix du défunt.

Je ne parle pas des livres d’or ou des programmes d’obsèques en passe de devenir de véritables journaux. On ne se gêne pas pour les vendre en ce moment. Ni des cercueils. On ne veut plus les zingués. Faut les vitrés.

Tout cela pourquoi ? Une même finalité : le retour à la poussière dont on est formé. Elle sera atteinte avec ou sans tous ces artifices. Une finalité que les musulmans ont compris et qu’ils n’hésitent pas à appliquer à peine le décès prononcé. Même si tu devais te réveiller, tu vas seulement rester là-bas. Tu ne devais pas mourir?

Please, si je refroidis, enterrez-moi. Décapsulez ensuite une bouteille de Guinness. Bon, 2 et le reste d’argent destiné au casier,  donnez-les à mes frères. Parce qu’avec ou sans « m’as-tu vu »,  on finira poussière.

Shalom !

sabitou* : Argot désignant les savants en tout

small-no-be-sick: argot désignant une pommade, généralement utilisée pour le traitement de la grippe et qui appliquée sur les yeux provoque la coulée des larmes.

Kolo : Argot servant à désigner les coupures en milliers des CFA. 1000fcfa = Kolo. 2000 = 2 kolo…

Mbenguétaire : Argot désignant celui qui vit hors de l’Afrique. Blanc ou noir.

Elobi : argot désignant un quartier construit sur un terrain marrécageux.


Là-bas les dons, ici l’abandon

Je n’aime pas les hôpitaux ! Autant de fois que possible, j’ai toujours évité d’y aller. Samedi je n’avais pas le choix. J’étais dans un hôpital dont la sordide réputation n’est plus à faire –à se demander pourquoi les gens y vont toujours -, je n’en suis pas ressortie plus attendrie. Au contraire !

Le papa d’une de mes amis avait été victime d’un accident. M’ayant appelée en larmes, je débarque pour l’assister. Moralement ! Si j’ai été choqué par le fait qu’on ait abandonné son géniteur dans sa marre de sang en attendant l’ « ARGENT » au mépris de la vie humaine, base du serment d’hippocrate, j’ai vu rouge lorsqu’une cette dame, passée au stade SIDA, a été renvoyée rendre l’âme chez elle sous le regard résigné de sa famille. A son admission d’ailleurs, on l’a présenté comme « un malade de l’hôpital de jour ». Une étiquette dans cet hôpital qui, presque toujours anticipe en cas de gravité, votre passage dans l’au-delà.

Et là je me suis dit : quel contraste ! De vendredi à dimanche, TOUS les médias français, des présentateurs aux participants ont arboré de gaieté de cœur le ruban rouge, symbole de la lutte contre le VIH. Pour la récolte des dons servant à l’avancée de la recherche contre le VIH dans le cadre du week-end dit du SIDACTION (les résultats de la recherche c’est un autre débat). Un grand concert par-ci (que je suis énervée d’avoir manqué), des appels incessants à la générosité par là et au final, +de 25% de promesses de dons par rapport à l’année dernière, soit 5,1 millions d’euros, plus de trois milliards en CFA.

Ici, on n’a même pas à récolter (on n’en serait pas capable). On reçoit des dons (du Sidaction aussi) On nous assiste éternellement mais même cette assistance, on est incapables d’en être digne. Le seul acte de solidarité (et encore) c’est le 01er décembre. Un mauvais commerce de rubans gracieusement offerts à la base, portés par conformisme et non par conviction pour la plupart, tout comme tous les actes et toutes les politiques développés autour.

Là-bas c’est cet argent qui aide leurs malades. Dans le 13h de l’une des chaines, une dame témoignait. Son fils aujourd’hui âgé de 12ans, est né séronégatif d’un couple sérodiscordant*. Sérodiscordance, une notion encore floue pour la majorité de camerounais.

Ici, l’argent sert aux dirigeants et leurs proches. La preuve, les PVVIH* du pays ont passé plus d’un mois sans leurs ARV*. Au point ou si tu avais la chance d’obtenir une molécule, quelle que soit sa nature et bien que différente de celle prescrite pourvu qu’elle intervienne dans la trithérapie, il fallait seulement prendre. L’important étant de ne pas interrompre le traitement. Après on va dire que le VIH est résistant. La molécule conçue pour éradiquer le paludisme peut-elle soulager un mal d’estomac ? Hum ! La situation ne s’est rétablie que ce matin aux dernières nouvelles.

La raison officielle c’est qu’il n’y avait pas de médicaments au centre d’approvisionnement. – Merci à Médecins sans frontières qui a comblé l’absence grâce à leurs réserves -. Dans les coulisses, la quotte part financière du Cameroun serait entrée dans les « sissonghos* ». En sachant que les coulisses mènent à la scène,…  No comment !

Là-bas ils ont SIDACTION.  Le leitmotiv « Zéro nouvelle infection, Zéro discrimination, Zéro décès lié au VIH » des 5 prochaines années de l’ONUSIDA est respecté. Les malades sont soutenus.

Ici on a SIDABANDON. « Ils n’ont qu’à mourir » m’a d’ailleurs dit un ami samedi devant une table remplie de « blackes ». Une idée partagée par la plupart des familles dont les membres sont infectés. Les bilans thérapeutiques ne sont plus subventionnés. De 3000fcfa durant la subvention, ils s’élèvent aujourd’hui à 89 000fcfa au bas mot. Encore faut-il que tu n’aies pas de complications dues aux infections opportunistes.

Mais voilà. Je l’ai dit plus haut, il y a « là-bas » et « ici ». Là-bas c’est… là-bas. Et Ici c’est… ici.

Shalom !

Couple Sérodiscordant : Couple dans lequel un partenaire est sain et l’autre porteur du virus du VIH

PVVIH : Personne Vivant avec le Virus du VIH

ARV : Antirétroviral, classe de médicaments utilisée pour ralentir la multiplication du virus du VIH dans l’organisme

Sissonghos : Argot camerounais servant à dire qu’un individu ou un objet a pris la clé des champs